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La croisée des trois grâces

Il était une fois, trois vilaines grâces qui cherchaient la lumière.

Gertrude, Philomène et Radegonde erraient depuis bien longtemps en traînant de lourdes valises. Chacune d’elles collectionnait les objets au gré des étapes, des épreuves rencontrées tout au long du chemin.

Sans discernement, elles entassaient et entassaient encore.

Elles avançaient, dans la vie, de plus en plus courbées, regardant par-dessus leurs lunettes. Leurs longues jupes usées traînaient sur des chaussures usées. Un foulard défraîchi, un vieux chapeau et un vêtement détourné de son rôle habituel couvraient, à leur façon, chacune des trois têtes. Un châle terne les protégeait autant de la bise que des rayons du soleil.

Un jour, après un périple épuisant, elles furent attirées par un lieu éclairé d’une simple bougie. Sans réfléchir, elles se dirigèrent vers la lueur. Elles lurent, presque en même temps, l’écriteau, à droite de la fenêtre :

FEE VIOLETTE DE LA BROCANTE

ECHANGE RELIQUES ET VIEILLERIES

CONTRE METAMORPHOSE

– Méta quoi ? questionna Philomène à voix haute

– Métamorphose ! reprirent les deux autres en chœur

– Qu’est-ce que c’est qu’ça ? questionna, à son tour, Gertrude.

– J’sais pas trop.

– De toute façon, moi, j’en ai ras-le-caleçon de me trimbaler mes valises, alors je ne risque rien à échanger quelques vieilleries !


L’air décidé de Gertrude, ne mit ni une ni deux à convaincre Philomène et Radegonde.

– Tu as raison. C’est le moment d’essayer.

– Oui, Oui. Allons-y. Au point où on en est !

Ainsi, elles déposèrent leurs ballots et leurs valises puis commencèrent l’inventaire.

– Qu’est-ce que je vais bien pouvoir donner pour ce premier essai ? se demanda Radegonde, en écartant de multiples objets.

– Oh ! Le cadre de papa ! Philomène se releva, le cadre entre les deux mains.

Visiblement émue, elle embrassa la photo de son père, puis replongea dans ses souvenirs pour retirer celui de sa maman, de son « pépé », de sa « mémé ». Les cadres étaient ornés de feuille d’or et brillaient comme les orfèvreries entretenues régulièrement. Elle hésita un instant, puis chercha l’aval de ses compagnes qui l’encouragèrent :

– Oui, tu as bien raison. Moi, je me débarrasse du martinet…

– Et moi, de mes béquilles et de mon dentier. Pour commencer. On verra après.

Philomène, à l’aise dans les négociations, fut désignée volontaire pour aller déposer les objets auprès de la fameuse « Violette de la Brocante ».

La mission du jour ne lui parut pas si facile car, en lisant, l’écriteau, elle avait ressenti quelque chose de peu ordinaire, un sentiment mêlé qu’elle ne savait décrire. En un mot, elle aurait dit qu’elle était « impressionnée ».

Elle respira à grands poumons, rassembla les objets tendus et se rendit auprès de la Violette.

La fée Violette, assise sur une chaise haute, irradiait de lumière. Souriante, elle l’accueillie avec douceur. Elle écouta Philomène expliquer qu’elle venait également au nom des ses deux amies. Elle prit les objets, les regarda avec du soleil dans les yeux et les rangea derrière elle.

Puis, elle disparut quelques instants et revint en silence avec trois paires de chaussures rouges qu’elle tendit, toujours en silence.

Sans prononcer un seul mot, elle fit comprendre à Philomène que le rouge de ces chaussures leur apporterait de la sécurité et qu’elle pouvait revenir dès qu’elle le souhaiterait.

Les mains moites, Philomène prit les étranges souliers. Elle se retira sur la pointe des pieds, après une respectueuse révérence.

Gertrude et Radegonde qui commençaient à trouver le temps long, l’interrogèrent dès qu’elle fut dans leur champ de vision :

– Alors ? Elle est comment ?

– Qu’est-ce qu’elle a dit ?

– Qu’est-ce qu’elle a donné ?

–  Qu’est-ce qu…

– Doucement ! Doucement. Philomène stoppa net la série de questions.

Son regard imposait le silence. Visiblement, elle avait besoin d’un temps pour se remettre de ses émotions. Elle ne dit rien et dévoila le résultat de son échange.

– Des chaussures rouges !

– Qu’est ce qu’on va faire avec ça. Tu nous as vues avec des chaussures rouges ?

Philomène se décida à répondre :

– Non. Mais j’ai senti qu’Elle avait une idée derrière la tête et que ce choix avait une raison. Ne m’en demandez pas davantage. Je ne saurais pas vous dire. Je vous propose d’y aller chacune votre tour, pour voir par vous-mêmes.

Quatre yeux interrogateurs exploraient le visage de Philomène. Radegonde, impatiente, se décida la première :

– D’accord. Donnez-moi d’autres objets et j’y vais.

Elles replongèrent toutes les trois dans leurs valises. En quelques minutes, une dizaine d’objets jonchèrent le sol.

– Tu bazardes ta gaine et ton penty ?

– J’ai vu que tu abandonnais ton sextoy et ta réserve de viagra, alors !!

Sans plus de commentaires, Radegonde emporta le tout après avoir rajouté une collection de revues pornographiques et celles du chasseur français. Elle avait hâte de rencontrer la fée tant et si bien qu’elle s’éloigna sans demander son reste. Ce n’est qu’à quelques mètres de son but qu’elle sentit sa précipitation perdre de l’élan. Le cœur battant, elle s’avança à pas freinés.

Il était hors de question, pour elle, de montrer sa soudaine hésitation et davantage encore d’imaginer avouer à ses deux camarades un geste de repli.

Elle respira profondément, souffla et entra brutalement sans s’apercevoir que la Fée Violette la regardait.

Radegonde ne sut rien faire d’autre que de se prosterner. Elle balbutia un ridicule bonjour.

La voix de la Fée parcourut son corps. Un frisson chaud ou froid l’envahit. Elle déposa les objets avec une gêne qui fit sourire la Fée.

Radegonde rougit en s’attendant à des commentaires peu élogieux mais la Fée ne dit mot. Sans inspecter le lot, elle l’embarqua.

Au bout d’un laps de temps indéfinissable, elle revint, portant, au creux de ses mains, une masse orange. Elle la tendit à Radegonde qui prononça, à mi-mot, un merci avant de disparaître comme un éclair.

En route, elle se ravisa pour reprendre de la contenance. Elle s’arrêta également pour contempler la masse orange qu’elle avait, dans un premier temps, prit pour des dentelles. Elle éclata de rire en découvrant trois jolis strings.

A son tour, elle était attendue et fut pressée de questions auxquelles elle ne sut répondre.

Elle leva la main et laissa tomber une pluie lumineuse.

Gertrude réagit la première :

– Qu’est-ce que tu nous rapportes ?

Elle continua ses commentaires en déployant un des trois morceaux de tissu :

– Un string ! Mais ça cache rien ce bout de ficelle. Vous me voyez avec ce minuscule cache sexe ? Elle n’avait rien d’autre à te donner ? Tu lui as dit que ce n’était pas notre genre…

– Non. Je ne lui ai rien dit. Mais je te propose d’aller lui rendre visite et de le faire toi-même.

Gertrude comprit qu’elle ne devait pas titiller davantage. Le regard de Philomène, accompagné d’un sourire en coin très éloquent, confirma son impression. Elle plia donc :

– D’accord. J’irai. Mais je ne veux pas me déplacer pour si peu.

– Pour l’instant, tu dis ça. On verra plus tard.

Gertrude se demanda que choisir pour ce troisième essai. Elle pencha pour un vieux paravent et sa perruque. De leur côté, Philomène et Radegonde lui remirent des masques, des loupes et l’encyclopédie de Nadine de Rotschild.

– Ca suffit. Affirma Gertrude. Il faut d’abord voir ce que l’on va récupérer.

Elle partit sans enthousiasme.

Arrivée devant la Fée, elle s’inclina si fort que son couvre chef lui tomba sur les yeux. La Fée Violette éclata de rire, d’un rire doux, sans moquerie.

Gertrude présenta les objets sans pouvoir parler. Les mots s’empêtraient dans sa bouche, dans sa tête pour finir collés sur langue.

Les yeux de la Fée, eux, exprimaient un mélange de réconfort, de calme, de sérénité.

Quand elle reçut trois magnifiques jupes jaunes, Gertrude resta muette. Elle les roula sous son bras, s’inclina avec retenue et prit congé.

Tout au long du chemin, elle chercha une explication, un sens à ce qu’elle venait de vivre. Elle ne trouva rien de satisfaisant mais comprit l’incapacité de ses deux camarades à raconter ce qui ne pouvait que se vivre. Plus légère, elle rejoignit le clan et arriva, ravie de montrer les jolies jupes.

Elles discutèrent un moment sur l’opportunité de continuer dans cette aventure.

Après quelques différends, elle finirent pas se mettre d’accord sur l’intérêt de continuer leur démarche, surtout que toutes les trois n’en pouvaient plus de traîner leurs valises.

Radegonde eut le dernier mot :

– Au point où on en est, il faut aller au bout. Moi, je veux bien y retourner. Donnez-moi les choses encombrantes, qu’on s’allège un grand coup.

Gertrude sortit un poste de télévision, Philomène une armoire à pharmacie, une peau de chagrin, Radegonde entassa sa collection de « Nous Deux », puis celle d’ « Arlequin ». Lourdement chargée, elle s’arma de courage pour une nouvelle expédition.

Cette visite lui parut plus agréable. Elle resta plus longtemps. Presque à l’aise, elle observa la Fée recevoir les objets, les regarder, les ranger. Leurs regards se croisèrent plusieurs fois.

Elle repartit avec trois superbes chemisiers verts, brodés d’un vert plus foncé, sans s’apercevoir qu’elle n’avait pas échangé un seul mot.

De retour, elle se proposa d’effectuer un autre voyage mais Radegonde qui souhaitait également vider sa valise la plus lourde, lui conseilla de la laisser se charger des dernières reliques.

Ainsi, elles se débarrassèrent d’une machine à écrire, d’un transistor, d’un porte-voix, d’un sonotone, d’une minerve, et d’un énorme distributeur de scotch rouge.

Radegonde, elle aussi, fut moins impressionnée par la présence de la Fée et par l’atmosphère du lieu. Elle eut le sentiment de se remplir d’une sorte de bien-être. Elle prit tout son temps en faisant l’inventaire précis des objets apportés puis accueillit avec un plaisir affiché les trois colliers en pierre bleu ciel. La couleur, tout autant, que la forme des pierres, lui parut de toute beauté. Elles les serra dans ses mains, remercia la fée et se retira lentement.

Le cœur léger, elle courut, impatiente de partager sa joie avec ses amies.

Toutes trois passèrent un long moment de gaieté en réalisant qu’étape par étape, les échanges leur paraissaient de plus en plus significatifs et plaisants. Elles inspectèrent le contenu de leurs valises respectives et calculèrent qu’il ne leur restait guère de quoi fournir plus de deux tours.

Elles se risquèrent à un modique échange avec seulement les boules Quiès, des flacons d’eau bénite remplis à Lourdes, des tubes d’aspirine.

Gertrude qui s’était portée volontaire pour cette petite livraison, ne fut pas étonnée de ne recevoir que de simples bindis, si ce n’est qu’ils n’étaient pas rouge mais indigo.

Le long du chemin, elle chercha ce que ce tilak lui évoquait. Elle se perdit quelque peu dans les méandres de sa mémoire avant de faire le lien avec un article dont le titre « Jnana chakshu » avait attiré son attention. Elle se souvenait de ce nom parfaitement bien, se demandant d’ailleurs pourquoi, mais dut faire un effort pour en retrouver le sens.

Ce retour fut trop court car déjà, ses amies se trouvaient devant elle.

La tête toujours dans ses recherches, Gertrude ouvrit les mains en tentant de restituer ses bribes de connaissances. Devant le flou artistique des explications, elles éclatèrent de rire toutes ensemble, rire qui devint fou.

Complices, elles se regardèrent. Chacune savait ce que l’autre pensait simplement parce que leur esprit était habité du même dilemme. L’union faisant la force, aucune n’eut l’envie de renoncer à mener l’aventure jusqu’à son terme.

Les derniers mètres sont souvent les plus difficiles et en même temps, les plus libérateurs.

Radegonde sortit ce qu’elle n’avait pas encore eu le cœur de donner : la montre de son papa. Elle savait que pour être honnête, elle ne pouvait la cacher plus longtemps et qu’elle devait se résoudre à l’abandonner. Avec une larme chaude, elle la tendit à Philomène chargée du dernier convoi.

Philomène tira du fond de sa dernière valise le képi militaire de son grand-père et un gyrophare auxquels elle tenait beaucoup.

Un sens interdit, une bible et un crucifix étaient les seuls objets qui restaient à Gertrude. Sans dévoiler l’ombre d’un déchirement, elle les remit à Philomène, l’air détaché.

Après un instant de profond silence autour du petit tas de ces vieilleries, elles retournèrent leurs valises pour s’assurer qu’elles étaient complètement vides.

Ce contrôle terminé, Philomène embrassa ses amies et partit.

Rapidement, elle revint avec trois larges et splendides fleurs d’un violet lumineux.

Comme elle n’était pas attendue de sitôt, la surprise fut double.

Toutes les trois restèrent interrogatives sur le sens de cet échange et sur celui de tous les précédents.

Elles décidèrent d’enfiler les différents vêtements. La modeste science de Gertrude leur permit de deviner que le bindi se fixait au milieu du front. Quant à la fleur, leur esprit en éveil déduisit qu’elle se poserait au-dessus de la tête.

Prêtes en même temps, elles furent émerveillées les unes par les autres.

– Que tu es jolie !

– Et toi, tu es resplendissante

– Et toi, quelle beauté !

– Quelle transformation !

Les compliments fusèrent.

Pour la première fois, elles s’enlacèrent, embarquées par une tornade de joie.

– Elle est géniale cette fée !

Gertrude proposa qu’elles aillent la remercier.

Soudain, le visage de Radegonde s’illumina. Avec un large sourire et la malice au coin de l’œil, elle fit un petit signe du doigt et proclama :

– Les filles. Il nous manque quelque chose…

Gertrude et Philomène s’approchèrent, intriguées. Radegonde poursuivit :

– Oui. On va dire merci à la Fée et après… Après, on se trouve trois beaux hommes !!!

Et elles disparurent rayonnantes, évanescentes, aériennes…

Aux couleurs de l’arc-en-ciel, Philomène, Radegonde et Gertrude butinèrent gaiement en laissant sur leur passage une énergie blanche et lumineuse.

Trois princes charmants furent attirés par ce faisceau resplendissant, et chacun trouva la belle, l’enchanteresse de son cœur.

Les trois grâces vécurent longtemps et heureuses.

Trop âgées pour enfanter, par alliance, elles eurent toutefois, de beaux-enfants et beaucoup de petits-enfants.


Fin

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