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Le ciel est bleu


Le ciel est bleu. De ce bleu qui, dès le réveil, donne la teinte de la journée toute entière : il va faire chaud, la mer sera agréable, les oiseaux chanteront, les gens souriront, aimables.

Mehdi s’active avec enthousiasme. Après un petit déjeuner matinal, matinal puisque l’horloge n’a pas encore osé sonner les dix coups, il sort son vélo, remplit une bouteille d’eau qu’il accroche au guidon, puis disparaît du terrain de camping.

Il apprécie ces journées sans vent. La chemise ouverte, il pédale tranquillement pour prendre le temps d’admirer les petites maisons aux volets bleus. « Le bleu, c’est vraiment ma couleur préférée » songe-t-il. Il longe la mer pendant quelques kilomètres puis décide de traverser l’île par les marais salants.


Depuis qu’il est petit, c’est ici qu’il passe ses vacances, l’oncle Nadjib prêtant sa caravane installée pour l’été dans le camping du Bois de la Bosse. Tous les ans, il reste de longs moments à regarder les sauniers ramasser le sel ou nettoyer les bassins. Les petits tas blancs forment, à eux seuls, un tableau qui, sans qu’il sache pourquoi, le ravit. Plus loin, ce sont les oiseaux posés sur un plan d’eau dont la blancheur tranche avec le vert de l’herbe, puis des parcelles de terre surgissant çà et là qui comblent ses yeux. Et les chevaux ! Comme ils sont beaux ces chevaux, là, tout près. La mer, la terre, le sel, la salicorne, la lavande, le romarin, les figuiers, les roses trémières, les mimosas se donnent rendez-vous dans ce coin du monde où Mehdi se sent si bien.

Chaque fois, il éprouve un sentiment étrange de liberté et de sécurité : c’est son île. Il en connaît tous les chemins, tous les recoins. Et ce sentiment s’amplifie à marée haute quand Noirmoutier devient, pour lui, réellement une île. Mehdi ne supporte pas qu’on lui rappelle l’existence du pont qu’il refuse obstinément d’emprunter. Il s’imagine alors inaccessible, loin du monde, paisible et regarde le continent comme s’il s’agissait d’un autre pays. Avant son séjour, il enregistre donc toutes les heures des marées, qui déjà, déterminent ses heures d’arrivée et de départ.


Il jette un œil sur sa montre, satisfait il se dit : « Juste le temps ! » puis il appuie sur les pédales en direction du Gois. Là, il s’installe sur son rocher, bien en hauteur.

Les voitures s’engagent lentement sur cette route de quatre kilomètres qui, à marée basse, relie l’île au continent. Au loin, des piétons ramassent des coquillages, plus loin encore, la mer s’approche. Ce rocher, il l’appelle « ma chaise » car il peut s’asseoir et s’adosser à son aise. Il pose sa tête en arrière, respire profondément pour se remplir de l’air léger, puis ferme les yeux. Les rayons de soleil le caressent avant de le pénétrer jusqu’aux os. De quoi aurait-il besoin à cet instant ? De rien. Son corps lui répond sereinement : « De rien ! » Il ouvre un œil rapide pour vérifier que la mer est encore loin, estime qu’il a beaucoup de temps, puis enfonce sa casquette.

« Tu sais, mon fils, il faut se méfier, dis-toi que la mer arrive à la vitesse d’un cheval au galop. » Combien de fois son père lui a-t-il répété cette phrase qui, à l’instant, lui chante à l’oreille ? Cent, peut-être plus.

– Tu vois, ceux-là, ils sont fous. Ils jouent aux malins et ne respectent pas les horaires. C’est bien des Français !

Alors Mehdi repérait les plaques d’immatriculation pour être sûr que son père n’exagérait pas.

– C’est d’où le 75 ?

– Paris.

– et le 78 ?

– Versailles. Les Yvelines.

– Et le…

Mehdi découvrit, ainsi, les départements et constata qu’en effet, les Français ne respectaient pas les consignes.

Un jour il l’interrogea :

– Dis Papa, pourquoi tu dis « les Français », moi aussi, je suis français ?

– Oui, mais toi, c’est pas pareil. Tu t’appelles Benhamada et en plus, tu es mon fils.

Le jeune garçon saisissait toujours l’occasion pour questionner son père sur leur famille. Celui-ci partait au quart de tour dans des explications qui, rapidement, embrouillaient son esprit enfantin. Son frère Mohammed et sa sœur Fatima, tous deux plus âgés que lui, semblaient comprendre davantage. A chaque fois, Mehdi ajoutait, malgré tout, un morceau au puzzle et se forçait à récapituler son histoire car papa Youssef pouvait se fâcher un peu fort : « Je te l’ai expliqué l’autre jour. Tu ne m’écoutes pas ou quoi ?

Ce jour là, les années se rembobinent une fois de plus et Mehdi repasse son film.

C’est ici, à la pointe du Gois qu’il a rencontré son grand-père pour la première fois, voilà un peu plus de dix ans. C’est ici qu’il a passé des heures à l’écouter raconter comment il a perdu son bras.

Abdelkader, le grand-père paternel, s’est engagé pour défendre le drapeau français. Lorsqu’il évoquait ses combats, son regard bleu pétillait sous ses épais sourcils grisonnants, son visage ridé exprimait, en quelques secondes, un mélange de fierté, de rage ou de regrets. Son expression devenait grave quand il retraçait le dernier exploit qui le priva, pour toujours de l’usage de son bras.

– La France petit, c’est un beau pays. Les Français sont des frères et chez nous, les frères, c’est sacré.


Abdelkader n’avait passé que quelques jours sur l’île, pas assez pour expliquer à son petit-fils pourquoi il n’était plus français. Il avait juste eu le temps de lui rapporter les années passées près de Valence à l’époque où les sociétés de travaux publics téléphonaient au bled pour obtenir de la main d’œuvre. Ses cousins, à qui le travail ne faisait pas peur, tout de suite conquis par des propositions alléchantes, l’avaient convaincu de les suivre, malgré son handicap.

Un soupçon de nostalgie avec un brin de regret ou d’un sentiment difficile à définir, éclairait bizarrement son regard fuyant. Plus brièvement, il commenta son retour au pays en 1962.

– Youssef, ton père, avait douze ans. Comme ses frères et sœurs, il a difficilement accepté le changement radical de vie. Il l’a ressenti comme une déchirure et ne cessait pas de rêver à son retour au pays. Quand il s’est marié avec ta mère, qui a connu la même expérience douloureuse, la décision de venir habiter en France a coulé de source. Il a trouvé un emploi à Pouzauges et ils sont partis, la fleur aux dents.


Mehdi appuie sur la touche « pause », le temps de soulever sa caquette pour vérifier l’avancée de la mer. Il s’attarde sur une tribu de fourmis qui s’élance d’un rocher à un autre. Le spectacle l’intrigue par l’ordre des rangs, le rythme régulier du déplacement. Abandonnant ses nombreuses voisines, il se pose une cent et unième fois la question de savoir si ses parents ont eu une bonne idée en revenant s’installer en France. Sa réponse arriverait-elle sous un aspect différent en ce jour d’été 2000 ?

Laura, sa petite amie, apparaît comme une fée à travers les rayons de soleil, derrière ses paupières closes. Son cœur de jeune homme amoureux sourit puis se serre légèrement en susurrant à son âme sensible : « Comme est elle belle, Laura. Ses yeux noisette traduisent ses joies et ses peines avec tant de sincérité, son sourire dévoiles de belles dents blanches parfaitement rangées, sa longue chevelure brune frisée, sa démarche de danseuse, son esprit intègre, son humour, son… » Bon, stop ! Elle est formidable point. Enfin non, ce n’est pas tout : je l’aime et elle m’aime… enfin je crois.

Mehdi passe alors un long moment à revoir les scènes de leurs multiples rencontres, à réécouter leurs dialogues à la fois complices et enrichissants. Il s’arrête sur un récit qui le surprend énormément. Laura lui raconte l’histoire de sa famille sur trois ou quatre générations.

Son arrière grand-père, son grand-père et son père. Ils se prénomment tous Marcel, sont tous nés dans la même ferme, tous paysans, tous attachés à leurs terres. Ils tous mariés à des filles « du pays » sauf le dernier qui fit vivre à la famille des semaines de tourmente et de longues discussions en présentant une fille d’ailleurs. Et tous, aujourd’hui, acceptent difficilement que la petite dernière veuille sortir du rang, faire de longues études, prendre un logement en ville.

– Qu’é tau qu’o l’é ? questionne sans cesse l’arrière grand-père dans son parlanjhe vendéen. Presque sourd à l’aube de ses quatre-vingt-dix ans, il sent bien que quelque chose ne tourne pas rond.

– O l’é rin, hurle son fils sans le rassurer.

– Dis dun qu’isé fou pendant qu’té y é.

– Non, non. C’est juste Laura qui veut aller faire des études en ville.

– Des études bé qu’éto fére ? Pour tirer les vaches ?

– Non, justement ! Laura ne veut pas travailler à la ferme. Elle veut s’enfermer dans un bureau. Ajoute marcel (le père de Laura)

– Qu’et-o que te me racuntes ? Y comprends rin, mais ol a ine chouse qu’i veux…


Le sujet semble ranimer le grand-père qui ne parle pas beaucoup. Laura ne parvenant jamais à suivre une discussion en patois, s’éclipse pour rejoindre sa mère que la scène ramène quelques années en arrière, lorsque elle-même a décidé de trouver un travail en dehors de la ferme.

– Heureusement que ton père m’a soutenue et qu’il a réussi à convaincre les vieux qu’un salaire apporterait de l’eau au moulin ! J’avais besoin d’air. C’était une condition sine qua non : fini la ferme et fini la messe. J’te dis pas le premier dimanche où ils sont partis sans moi. On aurait cru qu’ils allaient à un enterrement, peut-être même à deux ! Mais moi, les voir tous répéter les prières dont il n’ont jamais étudié le contenu ; les entendre demander pardon alors qu’ils ne remettent pas leurs actes en question ; écouter le sermon du prêtre… ah, celui-là ! Il croyait, sans doute, que la soutane lui donnait des droits, sans limites. Mais non, il y a des limites à tout et, pour moi, il les dépassait. Enfin, tout cela et le reste, je n’en pouvais plus.

Laura aime parler de sa mère surnommée par la famille « la révolutionnaire ». C’est vrai qu’avec son allure légère et dynamique, son franc-parler et son esprit vif, elle ne ressemble pas aux autres épouses. « De qui elle peut ben t’nir ? » Laura rit en répétant ces quelques mots si souvent entendus de ses grand parents.


Mehdi reste un moment à entendre le rire de Laura. Puis, son esprit visite sa mère, sa grand-mère. Il ne peut s’empêcher de faire le rapprochement entre toutes ces femmes. Il compare le rôle des unes et des autres, leur mode de vie, leurs aspirations, leurs espoirs. « En fait, se rassure-t-il, il y a peu de différences entre une famille algérienne et une famille vendéenne. Peut-être un décalage de temps, de génération. Ma mère aussi a mené une révolution en quittant sa famille et le pays, en choisissant de n’élever que trois enfants, puis en cherchant un emploi de femme de ménage. »

Il se sent soulevé par un air léger, une atmosphère sereine.

Il regarde la mer se rapprocher et recouvrir peu à peu la route. Le défilé des voitures s’étire, les derniers promeneurs se pressent vers le rivage. Le soleil luit toujours sur un ciel sans nuage.


Laura. Il tente de la retrouver parmi la multitude de pensées qui traverse son esprit. Il voudrait focaliser sur elle, sa tolérance, son ouverture, sa générosité et continuer à se détendre dans ce bain de sentiments réconfortants. Il lutte avant de se laisser embarquer par des idées trouble-fête. Monsieur, j’ai le regret de … « non ! » se secoue-t-il : Monsieur, j’ai le plaisir de vous annoncer que votre candidature a été retenue… Mehdi attend depuis dix-huit jours une réponse à plusieurs demandes d’emploi. Il espère au moins décrocher un entretien pour avoir une chance d’exposer sa volonté, ses capacités, ses ambitions. Il prie pour obtenir le droit de se dévoiler au delà d’un nom que trop de gens écartent peut-être arbitrairement. Youssef, son père s’est pourtant plusieurs fois employé à le persuader qu’il ne connaîtrait pas les mêmes barrières que lui.


Youssef, qui passa toute son enfance à Montélimar, rencontra de douloureuses difficultés après son retour en France. Son premier emploi fut supprimé par une restructuration de l’entreprise au bout de cinq années. Ses démarches pour obtenir la nationalité française n’ayant pas pu aboutir, il se retrouva dans une impasse. Découragé, il envisagea une fois ou deux de retourner au bled. Nadia, sa femme, l’en dissuada en mettant en avant que les difficultés se retrouveraient sur d’autres terrains puisque, finalement, « leur » pays c’était bien la France. Les larmes aux yeux, elle lui soufflait : « Nous sommes nés français. Ici. En Algérie, nous n’avons vécu que quelques années sans parvenir à trouver nos repères. C’est ici chez nous. Nous nous battrons, nous ferons toutes les démarches possibles pour nous et pour les enfants. »


Mehdi réalise qu’il est, comme Laura, fier de sa mère. Celle-ci lui a avoué récemment : « Je regrette de ne pas vous avoir donné des prénoms d’ici, car je m’aperçois que ce n’est pas sans importance : Mohammed Benhamada ne sonne pas forcément moins bien que le breton Tugdual Kermisera’ch, mais ça passe mal. L’étiquette aurait une autre allure avec Pierre, Thomas ou Louis et pourtant vous seriez les mêmes. Pour les gens avec qui vous avez le temps de faire connaissance, ça n’a pas d’importance mais pour un employeur qui choisit d’après un simple bout de papier, si !»

Mehdi qui ne connaît pas toutes les péripéties de ses banlieusards de cousins, ni même les désillusions de son grand frère parti découvrir la capitale, éprouve pour la première fois un sentiment de peur. Il imagine les décideurs, les uns après les autres, mettre directement au panier son curriculum vitae joint à sa lettre écrite pourtant avec application.


Les idées filent, se croisent, se décroisent, s’éclaircissent, s’assombrissent.

Laura réapparaît avec la candide certitude que sa mère l’accueillera les bras ouverts et qu’elle convaincra son Marcel de mari de le recevoir. « Et de bien le recevoir s’il vous plaît ! Comme il aurait aimé que son propre père reçoive ma mère, sa futur femme … ».

Pour la première fois, il doute de sa petite amie ou plutôt de sa confiance en la vie, il s’inquiète qu’elle ne l’ait jamais invité à la ferme.


Un bruit de pas puis le timbre chantonnant d’une voix d’enfant le tirent de ses rêveries. Il tend l’oreille pour entendre la fin d’une phrase d’une femme à sa petite fille : « … pas lui ! Tu vois bien que c’est un arabe … »

Il soulève sa casquette et voit disparaître lentement deux fines silhouettes insolemment légères.


La mer termine d’entourer l’île. Mehdi garde les yeux grands ouverts pour chasser plus facilement les pensées qui viennent parasiter la sérénité de ce moment privilégié. Il constate avec regrets la fragilité de son bien-être et se rappelle les conseils de son père : « Oublie les paroles blessantes, chasse les idées noires et accroche-toi aux sourires de la vie, aux rayons de soleil. La vie est une suite d’épreuves où ton énergie est une alliée et le découragement ton ennemi. »

Il fixe la mer longtemps invitant son cœur à battre au rythme des vagues. Il se lève puis s’étire.

Il s’apprête à chevaucher son vélo quand un cri le fait sursauter. En un éclair il se précipite au bord du rocher d’où proviennent des hurlements : « Ma fille, au secours ! Ma fille est emportée, elle ne sait pas nager. Ma fille ! Au secours ! »

Mehdi ôte ses chaussures et plonge pour secourir la fillette. En quelques secondes, il la ramène au rivage. Il croise alors les yeux noyés d’une grande femme blonde. Quand il remet l’enfant dans ses bras, elle détourne immédiatement le regard pour serrer sa fille. Avant qu’elles ne s’éloignent, Mehdi a juste le temps de caresser énergiquement la tête de l’enfant et de dire : « Un arabe qui sait nager, c’est pas si mal ! ».


Il les suit du regard pendant de longues secondes. Peut-être se retournent-elles quand soudain l’horizon les happe.

Il entend alors une petite voix lui murmurer : «  Bravo fils. Dieu te le rendra. »

Il s’arrête, puis fixe à nouveau la mer longuement.

Il revoit la croix suspendue au cou de cette grande femme presque méprisante et pense aux propos de la mère de Laura. « Va-t-elle tous les dimanches à la messe ? » se demande t-il.

Il hausse les épaules, remue les lèvres pour esquisser une grimace ou un sourire, le cœur gros et léger à la fois.


« Dieu te le rendra » cette promesse semble le satisfaire et pallier l’air dédaigneux d’une chrétienne perdue. Il se la répète plusieurs fois, l’imaginant soufflée par le Dieu de son père ou celui du père de Laura ou de son copain Ismaël ou même d’un autre Dieu.


Il respire profondément, grimpe sur la selle, se laisse pousser par le doux vent chaud qui vient de se lever puis reprend le cours de sa pensée.


« Au fond, tous les Dieux disent la même chose, ils servent au moins à compenser les remerciements oubliés des hommes. »

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